Ananias Léki Dago : le photographe devenu cinéaste pour préserver la mémoire de Paul Kodjo

Photographe ivoirien reconnu pour ses séries réalisées à Johannesburg, Bamako et Nairobi, Ananias Léki Dago passe au documentaire avec Je reste photographe, en 2022. Le film raconte sa relation avec Paul Kodjo, figure importante de la photographie ivoirienne, qui lui a confié ses négatifs. À travers ce portrait croisé, il interroge la transmission d’une œuvre et la fragilité de la vie d’artiste. Son entrée dans le cinéma prolonge ainsi une démarche engagée depuis plusieurs décennies : observer les sociétés africaines et préserver les images qui en racontent l’histoire.
Une formation à Abidjan, au contact d’autres disciplines artistiques
Ananias Léki Dago naît le 2 novembre 1970 à Abidjan. Entre 1990 et 1993, il étudie la photographie à l’Institut national supérieur de l’action et de l’animation culturelle, à Abidjan.
Cette période lui apporte davantage qu’un apprentissage technique. Dans un entretien consacré à son parcours, il explique que sa réflexion sur l’image s’est construite au contact d’étudiants travaillant dans d’autres disciplines : la sculpture, la peinture et l’architecture. Il rencontre notamment le sculpteur Jems Koko Bi.
Cet environnement l’encourage à envisager la photographie comme une pratique artistique à part entière. Photographier ne consiste pas seulement à enregistrer un événement ou à produire une image immédiatement lisible. Il s’agit aussi de choisir une distance, une forme et une manière de regarder.
Cette ouverture nourrit son travail ultérieur. Les lieux, les matériaux et les usages de la ville prendront une place importante dans ses séries, à travers une attention portée autant aux personnes qu’aux espaces qu’elles habitent.
Le MASA et les premières initiatives pour la photographie ivoirienne
De 1997 à 2001, Ananias Léki Dago travaille comme photographe officiel du Marché des arts du spectacle africain, le MASA. Cette activité le place au contact des artistes, des représentations et des publics réunis à Abidjan.
Il ne limite toutefois pas son engagement à la production de ses propres images. En 2000, puis en 2002, il initie et coordonne les Rencontres du Sud, un mois de la photographie organisé dans la ville.
La manifestation crée un espace de présentation et de rencontre autour d’un médium dont les auteurs ont besoin de lieux d’exposition et de discussion. Elle constitue également l’une des premières étapes de sa relation avec l’œuvre de Paul Kodjo, dont il présente les photographies lors de l’édition de 2002.
Dès cette période, deux dimensions de son parcours apparaissent : la création personnelle et l’organisation d’initiatives collectives. Montrer ses images et contribuer à faire connaître celles d’autres photographes deviennent des activités complémentaires.
L’exil en France et l’exploration des villes africaines
En 2002, la crise ivoirienne conduit Ananias Léki Dago à s’installer en France. Il y reste une dizaine d’années avant de revenir vivre en Côte d’Ivoire en 2012.
Cette période d’éloignement s’accompagne de voyages dans plusieurs pays africains. Il collabore également à des publications comme Africultures, Photonews et Regards. Son travail se développe ainsi entre commandes, projets personnels et recherches photographiques.
Le déplacement devient une ressource pour observer les villes. Plutôt que de chercher une représentation générale de l’Afrique, il choisit des éléments précis : un lieu de sociabilité, un outil de travail ou un matériau de construction.
Ces sujets lui permettent de montrer des formes de vie urbaine à partir de détails qui structurent le quotidien. Ils donnent naissance à plusieurs séries importantes de sa carrière.
Johannesburg, Bamako, Nairobi : trois villes, trois points de départ
En Afrique du Sud, Ananias Léki Dago s’intéresse aux shebeens, les débits de boissons des townships. Entre 2006 et 2009, il développe Shebeen Blues, une série consacrée à ces lieux de rencontre.
Le photographe y cherche une expérience humaine plutôt qu’une simple description architecturale. Il explique que ses images traduisent ce qu’il a ressenti en rencontrant les personnes qui fréquentent ces établissements. Le projet donne lieu à un livre publié en 2010.
À Bamako, il observe les brouettes et leur place dans l’organisation de la ville. La série Bamako Crosses, développée entre 2006 et 2012, prend cet objet ordinaire comme point d’entrée dans l’espace urbain.
À Nairobi, il travaille sur les tôles ondulées qui composent une partie du paysage bâti. Mabati, réalisé en 2011, poursuit cette attention aux matériaux et aux formes qui caractérisent les villes sans toujours attirer le regard.
Ces trois projets sont ensuite réunis dans une exposition présentée à Abidjan, à la Fondation Donwahi et au Goethe-Institut. Ils permettent de mesurer la cohérence de sa démarche : partir d’un élément concret pour approcher la complexité d’un environnement.
Une reconnaissance photographique internationale
Le travail d’Ananias Léki Dago circule dans des expositions internationales, notamment Africa Remix. Ses images entrent également dans des collections, dont celle du Philadelphia Museum of Art.
En 2004, il est distingué au prix Kodak de la critique photographique. L’année suivante, il bénéficie de la bourse « Visas pour la création » de l’AFAA, dans le cadre du programme Afrique en créations.
Ces reconnaissances accompagnent son développement comme photographe. Elles précèdent son passage au cinéma, qui intervient après environ trois décennies de pratique de l’image fixe.
Cette chronologie est importante : Je reste photographe n’est pas le premier travail d’un créateur découvrant l’image. Le film naît d’un parcours déjà construit, mais aussi d’une situation particulière qui l’oblige à réfléchir à la conservation et à la transmission.
Paul Kodjo, une rencontre devenue responsabilité
En 2008, Paul Kodjo confie à Ananias Léki Dago l’ensemble de ses négatifs. Une partie de ce fonds a souffert de l’humidité et de mauvaises conditions de conservation.
Ce geste crée une responsabilité. Il ne s’agit plus uniquement d’admirer le travail d’un aîné, mais de prendre en charge les traces matérielles de son œuvre. Les négatifs doivent être examinés, identifiés et préservés.
À travers ces images se trouve aussi une mémoire de la Côte d’Ivoire indépendante. Paul Kodjo a photographié des personnes, des situations et une époque dont son œuvre constitue un témoignage.
Pour Léki Dago, la question devient donc double : comment rendre justice au photographe et comment empêcher que ses images disparaissent ? C’est à partir de cette relation que se construit son premier documentaire.
Je reste photographe, un portrait à deux voix
Réalisé en 2022, Je reste photographe raconte la relation entre les deux hommes. Le film suit Ananias Léki Dago dans son travail de recherche et de conservation, tout en revenant sur le parcours de Paul Kodjo.
Le choix du documentaire permet d’aller au-delà de la présentation d’archives. Il donne une place aux paroles, aux rencontres et au temps nécessaire à la découverte d’une œuvre.
Le film est aussi un autoportrait indirect. En racontant son aîné, Léki Dago examine sa propre condition de photographe et ce qui relie deux générations d’artistes. La transmission ne concerne pas seulement des négatifs : elle porte sur une pratique, un engagement et une manière de consacrer sa vie aux images.
La mémoire devient ainsi le centre du récit. Elle dépend d’objets fragiles, mais aussi de personnes qui décident de les conserver et de leur redonner une visibilité.
Le titre affirme cette continuité. Passer au cinéma ne signifie pas renoncer à la photographie ; il permet ici d’en raconter l’histoire et les enjeux avec d’autres moyens.
Des NISA au FESPACO, la circulation du documentaire
Je reste photographe reçoit le prix du meilleur documentaire long métrage aux NISA en 2022. Le film figure ensuite dans la programmation du FESPACO en 2023.
Il est également présenté dans des lieux culturels à l’étranger, dont le Palais de Tokyo, à Paris, et l’Institut français Centre Saint-Louis, à Rome. Les projections peuvent être accompagnées de rencontres avec le réalisateur.
Cette circulation prolonge le travail de sauvegarde. Préserver une œuvre ne consiste pas uniquement à empêcher sa détérioration : il faut aussi la rendre accessible et permettre à de nouveaux publics d’en comprendre l’importance.
Avec ce documentaire, Léki Dago contribue donc à faire connaître Paul Kodjo tout en ouvrant une discussion sur le devenir des archives photographiques africaines.
Un passage au cinéma dans la continuité de la photographie
Le parcours d’Ananias Léki Dago relie la création d’images, l’organisation d’expositions et la conservation d’archives. Les séries photographiques consacrées aux villes africaines et le documentaire sur Paul Kodjo répondent à des situations différentes, mais partagent une attention à ce qui risque d’être négligé.
Dans un cas, il observe des lieux, des objets et des pratiques ordinaires. Dans l’autre, il prend en charge une œuvre menacée matériellement et cherche à la remettre en circulation.
Son apport au cinéma ivoirien repose sur cette continuité. Je reste photographe transforme une relation entre deux artistes en un récit sur le patrimoine, la transmission et les conditions de reconnaissance de ceux qui produisent les images d’une société.



