Arts visuelsCinémaCôte d'IvoirePortraits

Timité Bassori : le pionnier de la fiction ivoirienne et réalisateur de La Femme au couteau

Réalisateur, acteur et écrivain, Timité Bassori occupe une place fondatrice dans l’histoire du cinéma ivoirien. Formé au théâtre puis au cinéma à Paris, il réalise Sur la dune de la solitude en 1964, avant de signer La Femme au couteau, présenté en 1969 et considéré comme le premier long métrage de fiction de Côte d’Ivoire. Avec ces deux œuvres, il explore le fantastique, le désir et les tensions entre les modèles culturels. La restauration de son long métrage, cinquante ans après sa réalisation, a permis à de nouveaux publics de découvrir ce précurseur du cinéma africain.

D’Aboisso à Paris, une vocation d’abord théâtrale

Timité Bassori naît le 30 décembre 1933 à Aboisso, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, alors sous administration coloniale française. Son parcours artistique commence avant l’indépendance du pays et le conduit d’abord vers le théâtre.

Arrivé en France en septembre 1956, il s’inscrit au Cours Simon, à Paris. Il souhaite apprendre l’art dramatique et devenir metteur en scène. Cette première formation lui permet de travailler la construction des personnages, la parole et la présence devant un public.

Il se rapproche de jeunes artistes noirs qui cherchent eux aussi une place dans la vie théâtrale française. Avec Sarah Maldoror, Toto Bissainthe et Samba Ababakar, il participe à une mise en scène de Huis clos, de Jean-Paul Sartre. Robert Liensol rejoint ensuite ce groupe, qui devient la compagnie des Griots en 1958.

Cette expérience collective constitue une étape importante. Bassori appartient à un milieu où des artistes africains et antillais ne souhaitent pas seulement interpréter les rôles qu’on leur propose, mais aussi prendre l’initiative des spectacles et des textes qu’ils défendent.

L’IDHEC, apprendre à raconter par l’image

Après le théâtre, Timité Bassori se tourne vers le cinéma. Il intègre l’Institut des hautes études cinématographiques, l’IDHEC, à Paris, où il acquiert une formation aux métiers du film.

Ce passage lui donne les moyens d’aborder un autre langage. La mise en scène ne repose plus seulement sur la présence des comédiens dans un espace partagé avec les spectateurs : elle se construit également par les cadrages, les déplacements de caméra et l’assemblage des plans.

Il travaille ensuite quelque temps à la télévision française. Cette expérience complète sa formation et précède les films qu’il réalise en Côte d’Ivoire au cours des années 1960.

Son retour vers la création ivoirienne intervient dans un contexte nouveau. Le pays, indépendant depuis 1960, commence à développer ses institutions et ses premières productions cinématographiques. Bassori fait partie des professionnels capables de mobiliser une formation technique au service de récits conçus et réalisés par des Ivoiriens.

Sur la dune de la solitude, le fantastique dès le premier film

En 1964, Timité Bassori réalise Sur la dune de la solitude. Le film s’inspire de la figure de Mami Wata, divinité des eaux présente dans plusieurs imaginaires africains.

Le récit met en scène la rencontre d’un homme et d’une femme sur une plage, pendant la nuit. À partir de cette situation, Bassori développe un univers où l’attirance et l’inquiétude se mêlent. La figure féminine ne relève pas uniquement d’une présence réaliste : elle renvoie aussi à une puissance imaginaire.

Cette première réalisation annonce certains des motifs qui réapparaîtront dans La Femme au couteau. Le désir masculin se trouve confronté à une femme qui échappe à la compréhension ou à la maîtrise du personnage. L’image devient un moyen de représenter un trouble, plutôt que de se limiter à montrer une suite d’événements.

Le choix du fantastique est également significatif. Dès ses débuts, Bassori ne cantonne pas le cinéma ivoirien naissant à l’information ou à la sensibilisation. Il revendique, par la pratique, la possibilité de construire des univers symboliques et d’explorer la vie intérieure.

La Femme au couteau, un premier long métrage ivoirien

En 1969, Timité Bassori présente La Femme au couteau. Tourné en noir et blanc, le film est considéré comme le premier long métrage de fiction de Côte d’Ivoire.

Il en assure la réalisation, le scénario et le rôle principal. À ses côtés figurent notamment Marie Vieyra, Danielle Alloh, Tim Sory et Emmanuel Diaman. La production est portée par la Société ivoirienne de cinéma.

Le personnage central est un jeune intellectuel revenu d’Europe. Il est hanté par les apparitions d’une femme armée d’un couteau, qui le menace et bouleverse son rapport à la réalité. Pour comprendre son trouble, il cherche des réponses dans des systèmes d’explication différents, entre références africaines et approches venues d’Europe.

Le film ne se réduit donc pas à la confrontation d’un homme avec une menace extérieure. Il organise une enquête sur l’origine d’une peur, sur l’éducation reçue et sur les difficultés du personnage à vivre son désir.

Le choix de Bassori d’interpréter lui-même cet homme renforce son implication dans le projet. Il porte une œuvre dont il a conçu le récit et la forme, tout en donnant un corps au trouble qu’il souhaite représenter.

Un cinéma de l’angoisse, du désir et des conflits culturels

La singularité de La Femme au couteau tient à son approche psychologique. Le protagoniste n’est pas seulement confronté à des obstacles sociaux : il doit aussi faire face à ce qui se déroule en lui.

Son retour d’Europe ne lui donne pas une position de maîtrise. Au contraire, il met en évidence la difficulté de se situer entre plusieurs références. Les explications qu’il sollicite ne sont pas interchangeables et ne répondent pas toutes de la même manière à son expérience.

L’éducation et les interdits occupent une place importante dans cette exploration. Le film relie les angoisses du personnage aux effets d’une formation affective et morale contraignante. Le désir devient ainsi un terrain où se rencontrent l’histoire individuelle et les normes collectives.

Cette démarche distingue Bassori d’une lecture trop simple de l’opposition entre « tradition » et « modernité ». Son personnage ne trouve pas nécessairement la liberté en passant d’un univers à l’autre. Il doit comprendre comment ces univers ont contribué à construire ses peurs.

Le cinéma permet de donner une forme à cette expérience : apparitions, incertitude et visions font entrer le spectateur dans un récit où la perception elle-même devient instable.

Une filmographie brève, une place historique durable

Timité Bassori ne construit pas une longue série de longs métrages après La Femme au couteau. Son importance ne se mesure donc pas au nombre de films réalisés.

Elle tient d’abord au moment de son intervention. Dans les premières années de la production ivoirienne, il démontre qu’un auteur peut concevoir une fiction ambitieuse à partir de préoccupations personnelles et de références culturelles africaines.

Elle tient aussi à la forme choisie. Le fantastique et le thriller psychologique ouvrent un espace qui ne se limite ni au réalisme social ni au film pédagogique. Bassori fait de la fiction un moyen d’interroger l’intime, les croyances et les contradictions de l’expérience postcoloniale.

Son activité se prolonge par ailleurs dans l’écriture et dans les institutions cinématographiques. Il exerce des responsabilités à la Société ivoirienne de cinéma et publie plusieurs ouvrages. Son parcours associe ainsi création et participation à la construction d’un environnement culturel national.

La restauration de La Femme au couteau

En 2019, La Femme au couteau bénéficie d’une restauration menée par la Cineteca di Bologna et son laboratoire L’Immagine Ritrovata, avec le World Cinema Project de The Film Foundation.

L’opération s’inscrit dans l’African Film Heritage Project, une initiative associant notamment The Film Foundation, la Fédération panafricaine des cinéastes et l’UNESCO pour retrouver, restaurer et diffuser des œuvres du patrimoine cinématographique africain.

Cette restauration change les possibilités de circulation du film. Une œuvre longtemps difficile d’accès peut de nouveau être projetée dans de bonnes conditions et présentée à des spectateurs qui ne l’avaient jamais vue.

Elle est notamment programmée dans des festivals et des manifestations internationales, dont Karlovy Vary, San Francisco et World Cinema Amsterdam. Ces présentations replacent Bassori dans une histoire du cinéma qui dépasse les seules frontières ivoiriennes.

Un précurseur à redécouvrir par ses films

Le statut de pionnier de Timité Bassori repose sur des œuvres précises, et pas seulement sur une place dans une chronologie nationale. Sur la dune de la solitude et La Femme au couteau témoignent d’une recherche sur la représentation de la peur, du désir et des figures féminines.

Revoir ces films permet de comprendre que le cinéma ivoirien s’est ouvert très tôt à des formes diverses. À côté des récits sociaux et des productions de sensibilisation, Bassori a proposé un cinéma tourné vers l’imaginaire et les tensions psychologiques.

Son héritage se situe dans cette ouverture : avoir contribué à faire naître une production de fiction ivoirienne tout en affirmant qu’elle pouvait explorer les territoires les plus intimes de l’existence.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Voir Aussi

Fermer
Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer