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Yéo Kozoloa : le réalisateur de Pétanqui engagé pour un cinéma ivoirien indépendant

Réalisateur, scénariste et producteur ivoirien, Yéo Kozoloa a marqué le cinéma national avec Pétanqui, une dénonciation du détournement de l’aide internationale, puis Les Trois bracelets, une fiction mêlant liens familiaux et merveilleux. Cofondateur des Films de la Montagne avec Jean-Louis Koula, créateur d’un syndicat professionnel et organisateur d’un festival à Korhogo, il a également travaillé à donner au cinéma ivoirien des structures de production, de représentation et de diffusion. Mort en septembre 2008, il laisse un parcours où la réalisation de films et l’organisation de la profession sont étroitement liées.

Du nord de la Côte d’Ivoire à l’École Louis-Lumière

Yéo Kozoloa, également connu sous le nom de Kozoloa Yéo, naît en 1950 à Tioronaradougou, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Il se forme au cinéma à l’École Louis-Lumière, à Paris, avant de développer une carrière de réalisateur dans son pays. Son parcours s’inscrit dans celui d’une génération de professionnels ivoiriens qui acquièrent une formation technique en Europe, puis participent à la construction d’une production nationale.

Dès les années 1970, il réalise des courts métrages et s’engage dans la production. Pour lui, l’enjeu ne se limite pas à trouver un sujet ou à diriger un tournage : il faut également disposer d’une organisation capable de préparer les films, de réunir les équipes et de faire vivre une activité entre deux projets de fiction. Cette préoccupation prend une forme concrète avec la création des Films de la Montagne.

Les Films de la Montagne, une entreprise au service de la fiction

En 1978, Yéo Kozoloa fonde Les Films de la Montagne avec Jean-Louis Koula. La société exerce notamment dans la publicité, tout en affirmant sa volonté de produire des longs métrages consacrés à des questions sociales. Cette double activité associe les possibilités du marché audiovisuel à une ambition de cinéma d’auteur.

La collaboration entre les deux réalisateurs aboutit à des films qui abordent des conflits bien différents. Jean-Louis Koula signe Adja Tio : À cause de l’héritage, consacré aux tensions autour de la succession. Kozoloa réalise ensuite Pétanqui, qui examine le détournement de ressources destinées à des populations frappées par la sécheresse. Dans les deux cas, la fiction permet de rendre visibles les conséquences d’un ordre social ou de décisions prises par ceux qui détiennent une autorité.

Les Films de la Montagne donnent ainsi un cadre de production à des œuvres qui ne se limitent pas au divertissement. Les réalisateurs y développent des récits ancrés dans les réalités africaines, avec une attention particulière aux rapports de pouvoir et à leurs effets sur les individus.

Pétanqui, l’aide humanitaire détournée au profit d’un homme

Réalisé en 1983, Pétanqui, également présenté sous le titre Pétanqui ou le Droit à la vie, constitue le premier long métrage de Yéo Kozoloa. Le film met en scène un responsable chargé de gérer l’aide internationale qui détourne les vivres et l’argent placés sous son contrôle. Alors que les populations ont besoin de secours, cet homme mène une existence confortable, entre villa, voiture de prestige et nombreuses maîtresses.

Le récit repose sur un contraste : la pénurie des uns nourrit l’aisance de celui qui devrait leur venir en aide. Le personnage de Pétanqui ne profite pas simplement d’une position avantageuse ; il transforme une mission de secours en instrument d’enrichissement personnel. Le film interroge ainsi la responsabilité de l’intermédiaire auquel sont confiées les ressources et les conséquences de son impunité.

Avec ce sujet, Kozoloa porte un regard critique sur la gestion du développement. L’existence d’une aide ne garantit pas qu’elle atteigne ses destinataires. Entre la mobilisation des moyens et leur distribution, des intérêts privés peuvent s’imposer au détriment des besoins collectifs. La corruption devient alors une question de survie pour ceux que le dispositif est censé protéger.

Le film réunit notamment Douta Seck et Sidiki Bakaba. Une présentation publiée par le Centre Pompidou souligne la force du sujet, la présence de Douta Seck et l’efficacité de la dénonciation. Pétanqui inscrit ainsi Kozoloa dans un cinéma qui utilise les personnages et les situations pour rendre les abus de pouvoir concrets et visibles.

Les Trois bracelets, une histoire de séparation et de retrouvailles

Avec Les Trois bracelets, réalisé en 2001, Yéo Kozoloa change de registre. Le film suit trois enfants, deux garçons noirs et une fille blanche, orphelins de mère et séparés les uns des autres. Des bracelets magiques en or, dont chacun possède un exemplaire, permettent de relier leurs trajectoires. Le récit associe ainsi l’histoire familiale à une dimension merveilleuse.

La distribution comprend notamment Chantal Taïba, Gérard Essomba et Michel Gohou. Kozoloa signe la réalisation et le scénario, tandis que François Kotlarski assure la direction de la photographie. Ce deuxième long métrage témoigne d’une volonté d’explorer une autre forme de fiction, après la dénonciation politique et sociale de Pétanqui.

La séparation des enfants et la possibilité de leurs retrouvailles donnent au film sa dynamique. Le bracelet est à la fois un objet de reconnaissance et un lien qui subsiste malgré l’éloignement. Le merveilleux permet de faire de cette relation familiale le moteur du récit.

Un film confronté à la censure

Sélectionné au FESPACO en 2001, Les Trois bracelets connaît des difficultés de diffusion en Côte d’Ivoire. Selon les déclarations du réalisateur rapportées par la presse et reprises dans le catalogue d’Images francophones, le film est censuré avant d’être réhabilité par les autorités ivoiriennes. Il demeure toutefois interdit aux moins de dix-huit ans dans le pays.

Cet épisode rappelle que la réalisation d’une œuvre ne garantit pas sa rencontre avec le public. À la recherche des financements et aux contraintes du tournage peuvent s’ajouter des obstacles administratifs ou des restrictions de diffusion. Dans le parcours de Kozoloa, Les Trois bracelets illustre cette fragilité de la circulation des films, y compris lorsqu’ils ont été sélectionnés dans un festival international.

Organiser la profession et créer un festival à Korhogo

Parallèlement à ses activités de réalisateur, Yéo Kozoloa crée le Syndicat des professionnels du cinéma de Côte d’Ivoire, le SYNAPROCI. Cette initiative inscrit son engagement dans un cadre collectif : au-delà de ses propres films, il cherche à donner une représentation aux métiers du secteur.

Il s’investit également dans la diffusion avec le Festival international du film documentaire, publicitaire et industriel de Korhogo, le FESTIKO. La première édition se déroule du 24 au 26 janvier 2008. Le choix de Korhogo déplace l’activité festivalière vers le nord du pays, tandis que la programmation annoncée met à l’honneur des formes audiovisuelles souvent moins exposées que la fiction.

Le documentaire, la publicité et le film industriel font pourtant partie du travail de nombreux professionnels. En leur donnant un espace de présentation, le FESTIKO élargit la place accordée aux différentes pratiques de l’image. Cette initiative rejoint l’expérience de Kozoloa comme producteur et réalisateur, à la croisée de plusieurs activités audiovisuelles.

Une carrière interrompue en 2008

Yéo Kozoloa meurt le 14 septembre 2008 à Abidjan, des suites d’une attaque cérébrale, quelques mois après la première édition du FESTIKO. Sa disparition interrompt un parcours qui associait encore la création, l’action professionnelle et l’organisation d’événements.

Son héritage repose sur cette articulation entre les œuvres et les structures. Pétanqui dénonce l’accaparement des ressources ; Les Trois bracelets explore les liens qui résistent à la séparation. Les Films de la Montagne, le SYNAPROCI et le FESTIKO témoignent, de leur côté, d’un engagement pour rendre la production et la diffusion plus durables. Yéo Kozoloa aura ainsi travaillé non seulement à faire des films, mais aussi à construire les conditions de leur existence.

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