Jacques Samir Stenka (1945 – 2024) : Le Cosmologue de l’Âme Africaine

Né le 3 novembre 1945 dans la ville historique de Bingerville, ancienne capitale coloniale de la Côte d’Ivoire, Jacques Samir Stenka s’est imposé au fil des décennies comme un véritable monument de la peinture africaine. Son parcours académique est jalonné de succès prestigieux : il devient le tout premier peintre d’origine africaine à obtenir le très sélectif Diplôme Supérieur des Arts Plastiques (DSAP) de l’École des Beaux-Arts de Paris, après avoir remporté le concours des sessions des pays de la Communauté d’expression française en 1958. Bien qu’ayant été formé au cœur de l’école occidentale, Stenka s’est fait un devoir de n’en subir aucune influence aliénante ; au contraire, il a su imposer sa propre vision, devenant l’inspirateur majeur d’une grande partie du mouvement plastique ouest-africain.
La démarche de Jacques Samir Stenka n’est pas cartésienne, elle est d’essence purement mystique et cosmique. Son œuvre est sous-tendue par une cosmogonie vertigineuse : le maître nourrissait la conviction absolue que l’être humain était à l’origine un « insecte » céleste ou stellaire issu de la création des espèces galactiques, descendu sur terre. Incapable de repartir dans l’au-delà, cet être aurait perdu ses antennes et son masque pour transmuter progressivement en animal, puis en être humain, trouvant son berceau originel sur le continent africain. Stenka ne concevait pas la peinture comme un acte de commande ou de réflexion intellectuelle froide, mais comme une mission dictée par un « ordre supérieur ». En tant que « simple disciple de l’Au-delà », sa main était guidée par des forces vibratoires extérieures qui lui permettaient de réaliser une quantité affolante de tableaux en une seule journée, sans qu’aucun ne se ressemble.
Acteur institutionnel et intellectuel de premier plan, il cofonde en 1996 le mouvement « Trace » aux côtés de Tamsir Dia, Ludovic Fadaïro et Grobli Zirignon, avec pour ambition de capter l’essence irréductible qui perdure au passage de l’homme. Ses personnages, souvent représentés avec des traits rappelant l’art préhistorique et liant leurs mains à leurs pieds pour ne former qu’un même corps originel, témoignent d’une perpétuelle méditation sur la solitude, la résilience et les civilisations primitives. Disparu le 24 novembre 2024 à Abidjan à l’âge de 79 ans, Jacques Samir Stenka laisse derrière lui l’un des stocks de toiles les plus vastes et les plus riches de l’histoire de l’art africain, un véritable testament visuel pour les générations futures.



