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Philippe Lacôte : de Run à La Nuit des rois, un cinéaste qui transforme l’histoire ivoirienne en récits

Réalisateur, scénariste et producteur, Philippe Lacôte a fait de la Côte d’Ivoire le centre d’une œuvre où se rencontrent mémoire personnelle, histoire politique et imaginaire. Après un travail de reporter radio et plusieurs courts métrages, il réalise Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, puis Run, sélectionné à Cannes en 2014. Avec La Nuit des rois, présenté à Venise en 2020, il explore le pouvoir de la parole dans l’univers d’une prison. Cofondateur de Wassakara Productions, il participe également au développement d’une création cinématographique ancrée à Abidjan.

Une enfance à Abidjan, à côté du cinéma Le Magic

Philippe Lacôte naît en 1969 et grandit à Abidjan. Son enfance est marquée par la proximité d’une salle de cinéma, Le Magic, située juste à côté de la maison familiale. Sa mère l’y dépose lorsqu’elle doit faire des courses. Ce lieu devient l’un des premiers espaces où il découvre les images, les personnages et les histoires projetées sur grand écran.

Dans un entretien avec l’Institut français, il revient sur cette expérience fondatrice. Le cinéma n’est pas encore un métier envisagé de manière précise : il appartient d’abord à son environnement quotidien. La salle constitue un lieu familier, où se forme progressivement son regard de spectateur.

Après un passage au lycée classique d’Abidjan, Lacôte poursuit ses études en Europe et obtient une maîtrise de linguistique à l’Université Toulouse-II–Le Mirail. Avant de réaliser des films, il travaille avec le son et la parole, à travers la radio.

La radio avant la caméra

En 1989, Philippe Lacôte réalise une série de portraits sonores autour de la chute du mur de Berlin. Cette expérience de reporter précède son passage à l’image. Il s’intéresse alors aux voix et aux récits d’individus pris dans un événement historique majeur.

Il se tourne ensuite vers les métiers du cinéma. Il travaille notamment comme projectionniste et assistant de production, puis réalise ses premiers courts métrages. Parmi les titres de cette période figurent Somnambule, en 1995, Affaire Libinski, en 2001, et Le Passeur, en 2006. Ces films circulent dans des festivals internationaux et lui permettent de développer son écriture.

Son travail prend plusieurs formes. À côté des fictions, il réalise des films documentaires écrits à la première personne. Cette coexistence entre observation du réel et invention narrative deviendra une caractéristique de son cinéma.

Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, filmer son quartier pendant la crise

En septembre 2002, Philippe Lacôte revient en Côte d’Ivoire pour réaliser un film sur ses amis d’enfance. Quelques jours après son arrivée, la rébellion éclate. Le projet initial se transforme : il filme son quartier de Wassakara, à Yopougon, durant les premières semaines du couvre-feu.

Ce travail donnera Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, achevé en 2008. Le film se situe entre le documentaire, l’essai et le journal personnel. Plutôt que de proposer uniquement une lecture générale de la crise, Lacôte l’aborde depuis un espace qu’il connaît et à travers les personnes qui y vivent.

Cette position donne au film sa singularité. Le cinéaste ne regarde pas la Côte d’Ivoire comme un sujet extérieur : il met en relation l’histoire du pays et sa propre mémoire. La crise politique entre dans un lieu de vie, modifie les habitudes et transforme le rapport aux autres.villa-albertine+1

Le réalisateur explique que son travail s’est progressivement concentré sur son histoire personnelle à travers le portrait politique et social de son pays d’origine. Chroniques de guerre constitue une étape importante dans cette orientation.

Wassakara Productions, créer depuis Abidjan

La crise de 2002 renforce également son engagement dans la production. Avec un collectif d’artistes, Philippe Lacôte fonde Wassakara Productions afin de créer une dynamique locale. La structure porte le nom du quartier auquel il est attaché et depuis lequel il a filmé une partie de la crise.

L’objectif est aussi de faire entendre des voix différentes de celles qui dominent le traitement médiatique des événements. La production devient un moyen de permettre à d’autres récits de se construire, avec leur propre temporalité et leur propre regard.

Lacôte développe parallèlement des activités de production en France, au sein de Banshee Films. Son parcours s’organise ainsi entre Abidjan et Paris, avec des structures qui contribuent à la préparation et au financement des œuvres. Cette dimension collective est essentielle : les films ne reposent pas seulement sur une écriture de réalisateur, mais aussi sur le travail de partenaires capables de les accompagner.

Run, la crise ivoirienne transformée en fiction

Avec Run, Philippe Lacôte réalise son premier long métrage de fiction. Le projet bénéficie d’un accompagnement international, notamment au Jerusalem Film Lab, où il reçoit un prix, et à l’Atelier de la Cinéfondation du Festival de Cannes en 2012. Le tournage a lieu en 2013.

Le film est sélectionné en 2014 dans la section Un certain regard à Cannes. Cette présence constitue une étape majeure de sa reconnaissance internationale et donne une nouvelle visibilité à son travail.

Run prolonge les interrogations de Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire, mais emprunte les moyens de la fiction. L’histoire politique récente nourrit le récit sans que le film se présente comme une simple reconstitution des événements. Lacôte situe lui-même cette œuvre à la rencontre de ses deux approches : le travail documentaire et l’invention de personnages.

Cette articulation permet de dépasser l’opposition entre un cinéma qui montrerait la réalité et un cinéma qui inventerait des histoires. Chez lui, l’imaginaire devient une autre manière d’interroger l’expérience historique et les traces qu’elle laisse dans les existences.

La Nuit des rois, raconter pour survivre

En 2020, Philippe Lacôte présente son deuxième long métrage, La Nuit des rois. Le film se déroule dans l’univers de la prison d’Abidjan, au cours d’une nuit de lune rouge. Un jeune détenu doit raconter aux autres prisonniers l’histoire de Zama King, un hors-la-loi devenu une figure légendaire.

La parole occupe le centre du récit. Elle n’est pas seulement un moyen d’expliquer ce qui s’est passé : elle devient une action, une épreuve et une ressource dans un espace où se jouent des rapports de pouvoir. Le récit fait circuler le spectateur entre l’univers carcéral et les événements racontés.

Le film associe ainsi un cadre concret à une dimension imaginaire. L’histoire politique ivoirienne nourrit l’œuvre, mais elle passe par la légende, la performance et les formes du conte. Cette construction prolonge le travail de Lacôte sur les liens entre mémoire collective et invention.iffr+1

La production réunit plusieurs partenaires : Banshee Films, Wassakara Productions, la société canadienne Peripheria et Yennenga Production, au Sénégal. Ernest Konan accompagne le projet du côté de Wassakara Productions. Cette association illustre la dimension internationale de la fabrication du film, sans effacer son ancrage ivoirien.

De Venise à la sélection ivoirienne pour les Oscars

La Nuit des rois est présenté dans la section Orizzonti de la Mostra de Venise en 2020. Il est également sélectionné au Festival international du film de Toronto, où il reçoit l’Amplify Voices Award, puis distingué par le jury des jeunes à Rotterdam.

Le film représente la Côte d’Ivoire dans la course à l’Oscar du meilleur film international en 2021. Il sort en salles en France le 8 septembre de la même année. Ces étapes prolongent la reconnaissance amorcée avec Run et installent Lacôte parmi les cinéastes ivoiriens les plus présents dans les grands festivals internationaux.

Cette circulation ne doit toutefois pas faire oublier la continuité de son travail. Entre les films réalisés dans son quartier et les longs métrages coproduits avec plusieurs pays, Lacôte conserve un même point d’ancrage : raconter la Côte d’Ivoire depuis une expérience personnelle, tout en laissant une place à l’imaginaire.

Un cinéma entre histoire, mémoire et invention

Le parcours de Philippe Lacôte relie plusieurs pratiques : le reportage sonore, le court métrage, le documentaire et la fiction. Ces expériences ne se succèdent pas comme des étapes abandonnées. Elles se retrouvent dans ses longs métrages, où l’attention aux voix et au réel accompagne une écriture ouverte au conte et à la légende.

De Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire à La Nuit des rois, son œuvre pose ainsi une question constante : comment raconter une histoire collective sans réduire les personnes à des événements politiques ? Sa réponse passe par des formes différentes, mais aussi par un travail de production destiné à rendre ces récits possibles. C’est dans cette relation entre création personnelle et construction collective que se situe sa contribution au cinéma ivoirien.

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