Chantal Taïba : des chœurs de la télévision ivoirienne à la création du matiko

Chanteuse ivoirienne originaire de Tabou, Chantal Taïba a construit son identité artistique autour du matiko, une danse de réjouissance des femmes kroumen qu’elle a adaptée à la musique moderne. D’abord choriste dans l’orchestre de la télévision nationale, elle développe ensuite une carrière personnelle avec des albums comme Ingratitude, Nepata et Femme d’honneur. Surnommée la « Reine du matiko », elle associe la valorisation de ses origines à une ouverture musicale qui la conduit notamment à travailler avec des instrumentistes espagnols.
À Tabou, un ancrage dans la culture kroumen
Chantal Taïba naît à Tabou, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire. De son nom Kobla Marie-Thérèse Taïba Chantal, elle appartient à la communauté kroumen, dont les expressions musicales et chorégraphiques nourriront son parcours.
Cet ancrage devient particulièrement visible dans son travail autour du matiko. Avant d’être associé à son nom comme style musical, celui-ci désigne une danse de réjouissance pratiquée par les femmes kroumen, notamment au clair de lune.
La démarche de Chantal Taïba consiste à faire évoluer cette expression dans un autre cadre : celui de la chanson enregistrée et du spectacle professionnel. Elle conserve une référence culturelle identifiable, tout en la nourrissant d’influences extérieures.
Son parcours participe ainsi à une histoire importante de la musique ivoirienne : celle des artistes qui ne considèrent pas les traditions comme des formes immobiles, mais comme des ressources à partir desquelles créer un langage contemporain.
Les débuts comme choriste à la télévision nationale
Chantal Taïba commence sa carrière au début des années 1980 comme choriste dans l’orchestre de la télévision nationale ivoirienne.
Cette première place dans un ensemble constitue un apprentissage du métier. Le travail des chœurs exige d’écouter les autres voix, de respecter les arrangements et de soutenir l’interprétation principale sans rompre l’équilibre musical.
La télévision lui offre également un environnement professionnel où elle peut découvrir les exigences de la prestation, les répétitions et le travail avec les instrumentistes. Avant de devenir la figure centrale de ses propres projets, elle apprend donc à contribuer à une œuvre collective.
L’une de ses premières chansons est adoptée comme chant de soutien aux Éléphants, l’équipe nationale de football de Côte d’Ivoire. Cette association avec la sélection lui permet de toucher un public plus large et inscrit déjà sa voix dans un espace de célébration collective.
La chanteuse commence ainsi à se faire connaître au-delà de son rôle de choriste. Elle développe progressivement un répertoire qui lui permettra d’affirmer sa propre personnalité.
Du chant collectif à une carrière personnelle
Le passage à une carrière individuelle ne signifie pas que Chantal Taïba abandonne l’expérience acquise dans l’orchestre. Elle s’appuie sur ce travail pour prendre une autre place : celle de l’interprète dont la voix et le nom portent désormais le projet.
Cette évolution suppose de définir un univers reconnaissable. Il ne suffit plus d’accompagner des chansons ; il faut choisir celles que l’on souhaite défendre, organiser leur présentation et construire une relation avec les auditeurs.
La discographie de Chantal Taïba se développe sur plusieurs décennies. Des titres comme Ayosse, Bananoe mon et Kênelam figurent dans les catalogues qui permettent aujourd’hui de retrouver ses premiers enregistrements.
Cette continuité est importante pour comprendre sa carrière. Le surnom de « Reine du matiko » résume une identité devenue familière, mais celle-ci s’est construite au fil des disques, et non à partir d’un seul succès.
Ingratitude, un repère dans les années 1990
Publié en janvier 1994, Ingratitude constitue l’un des jalons de sa discographie. L’album s’inscrit dans une période où Chantal Taïba poursuit l’affirmation de son nom et de son répertoire.
Le disque précède la formulation plus explicite du concept matiko dans ses productions suivantes. Il rappelle que son parcours ne commence pas au moment où son style reçoit une appellation reconnue.
Une identité artistique se construit aussi dans la durée : par les chansons enregistrées, les prestations et la familiarité progressive de la voix auprès du public. Chez Chantal Taïba, cette évolution conduit à mettre davantage en avant les ressources culturelles de son milieu d’origine.
Les années suivantes donnent à cette orientation une traduction plus nette, avec la création d’un groupe et la sortie de Nepata.
Nepata, l’affirmation du matiko
En décembre 2000, Chantal Taïba publie Nepata. L’album confirme son travail autour du matiko et contribue à associer durablement son nom à ce style.
Le projet repose sur une transformation plutôt que sur une simple reproduction. Une danse de réjouissance, liée à une pratique communautaire, devient la base d’un répertoire destiné aux disques et aux scènes.
Cette adaptation implique de composer avec d’autres instruments, d’autres arrangements et des durées propres à la chanson. Elle fait entrer la référence traditionnelle dans un environnement musical où elle peut rencontrer de nouveaux auditeurs.
La chanteuse donne ainsi une visibilité particulière à une expression féminine kroumen. Le matiko ne reste pas seulement une indication d’origine : il devient une signature artistique.
Avec les Matikos, une ouverture aux musiciens espagnols
En 2000, Chantal Taïba fonde le groupe Matikos avec des musiciens espagnols. Cette collaboration prolonge son souhait d’ouvrir le matiko à d’autres expériences musicales.
L’initiative permet de dépasser une opposition trop simple entre tradition locale et influences étrangères. Son projet consiste précisément à conserver un point d’ancrage tout en acceptant la rencontre.
Le travail avec des instrumentistes venus d’un autre environnement suppose des échanges sur le rythme, les arrangements et la manière d’interpréter les morceaux. Le style se construit aussi dans cette collaboration.
Cette ouverture ne fait pas disparaître la référence kroumen. Elle montre au contraire qu’un langage personnel peut accueillir d’autres apports sans perdre le lien avec ce qui l’a fait naître.
Femme d’honneur, placer la condition féminine au centre du disque
En novembre 2004, Chantal Taïba publie Femme d’honneur, un album de dix titres consacré à la défense de la cause des femmes.
Ce choix donne une dimension explicite à une présence féminine déjà inscrite dans l’origine du matiko. La chanteuse ne se contente plus de valoriser une danse de femmes : elle consacre un projet discographique à leur place et à leur dignité.
Le titre de l’album affirme cette orientation. Il met l’accent sur la reconnaissance, dans un domaine où les femmes doivent également construire et défendre leur légitimité professionnelle.
Femme d’honneur constitue ainsi un autre repère de son parcours. À l’identité musicale s’ajoute un engagement thématique, porté par un ensemble de chansons plutôt que par une déclaration isolée.
Les compilations, une autre vie pour les chansons
Au cours des années suivantes, plusieurs compilations permettent de retrouver le répertoire de Chantal Taïba. Un Best Of paraît en 2007, puis d’autres sélections circulent sur les plateformes d’écoute.
Ces publications donnent une nouvelle durée aux enregistrements. Elles permettent aux auditeurs qui connaissent déjà les chansons de les retrouver, mais aussi à un public plus jeune de découvrir des morceaux issus de différentes périodes.
La présence numérique constitue désormais une partie de la transmission de son œuvre. Des titres auparavant associés à des supports physiques deviennent accessibles dans d’autres conditions d’écoute.
Cette circulation rappelle qu’une carrière musicale ne se mesure pas uniquement aux sorties nouvelles. Les chansons continuent de vivre lorsqu’elles sont rééditées, programmées et reprises dans les habitudes d’écoute.
Sérédo, poursuivre la création après plusieurs décennies
En 2018, Chantal Taïba publie Sérédo, un album de neuf titres. Cette sortie prolonge une activité commencée au début des années 1980.
L’année précédente, elle apparaît sur France 24 à l’occasion de son retour dans l’actualité musicale. Cette présence permet de replacer son travail dans un parcours de longue durée et de présenter ses nouveaux projets à un public plus large.
La continuité de sa création compte autant que la mémoire des premiers succès. Elle montre une artiste qui ne se limite pas à défendre un répertoire ancien, mais poursuit son activité d’enregistrement.
Le défi est alors de renouveler les propositions tout en conservant la personnalité à laquelle les auditeurs sont attachés : une voix, un style et une référence culturelle.
Une pionnière par la transmission et la transformation
La transmission constitue l’un des fils conducteurs du parcours de Chantal Taïba. Elle reçoit un héritage musical et chorégraphique, le transforme, puis le fait circuler auprès de publics qui ne connaissent pas nécessairement les pratiques dont il est issu.
Son apport ne consiste donc pas à figer le matiko dans une représentation unique. Il tient à sa capacité à en faire une matière de création et une identité professionnelle.
Des chœurs de la télévision nationale à ses propres albums, son parcours montre également le passage d’une fonction d’accompagnement à une position d’initiative. Elle devient la voix centrale de ses projets, fonde un groupe et choisit les sujets qu’elle souhaite porter.
Dans l’histoire de la musique ivoirienne, Chantal Taïba occupe ainsi une place liée à la fois à la valorisation d’une culture du sud-ouest et à la présence des femmes dans la création moderne. Sa carrière rappelle que les innovations peuvent naître d’un travail patient : écouter un héritage, le réorganiser et lui donner de nouveaux espaces d’expression.



