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Amédée Pierre : le « Dopé national » qui a ouvert la voie à la musique ivoirienne moderne

Chanteur, auteur et chef d’orchestre, Amédée Pierre appartient à la génération qui a donné une place nouvelle aux langues ivoiriennes dans la musique populaire. Fondateur d’Ivoiro Star, il a associé les ressources de la tradition bété aux instruments des orchestres modernes. Surnommé le « Dopé national », il a également accompagné de jeunes musiciens et défendu les droits des créateurs. Mort le 30 octobre 2011, il laisse un héritage qui dépasse ses chansons : celui d’un bâtisseur de la scène musicale ivoirienne.

D’une carrière d’infirmier à la vocation musicale

De son nom Nahounou Digbeu Amédée, Amédée Pierre est originaire du sud-ouest ivoirien, dans la région de Tabou. La date du 30 mars 1937 est la plus couramment retenue pour sa naissance, même si certains travaux consacrés à son parcours proposent une date antérieure. Avant de devenir musicien professionnel, il suit une formation qui le conduit au métier d’infirmier.

Cette première activité ne fait pas disparaître son intérêt pour le chant. Les rythmes et les récits de son environnement bété nourrissent une vocation qui finit par prendre le dessus sur sa carrière médicale. Il se tourne vers la musique dans une période où les orchestres présents en Côte d’Ivoire jouent notamment des répertoires congolais, cubains, ghanéens et nigérians.

Son apport ne consiste pas à rejeter ces influences. Il cherche plutôt à donner une place équivalente aux langues et aux expressions musicales ivoiriennes dans les formes orchestrales qui animent les lieux de divertissement. La chanson locale doit pouvoir exister avec ses mots, ses images et sa manière de raconter.

Ivoiro Star, un orchestre associé à l’indépendance

La création d’Ivoiro Star constitue une étape décisive. Amédée Pierre présente officiellement son orchestre le 7 août 1960, jour de l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Cette coïncidence inscrit durablement son parcours dans la mémoire des premières années de la nation indépendante.

Avec cet ensemble, il développe une musique qui associe les instruments modernes aux rythmes et aux ressources vocales de son terroir. Le changement porte autant sur le son que sur la place accordée à la langue : chanter en bété devient une manière d’affirmer que les expressions ivoiriennes peuvent soutenir un répertoire populaire contemporain.

L’orchestre constitue aussi une organisation de travail. Il faut réunir des musiciens, répéter, se produire et maintenir une activité dans la durée. Le rôle d’Amédée Pierre dépasse donc celui du chanteur placé devant ses accompagnateurs : il participe à la formation d’un environnement professionnel.

Le « Dopé national », une voix et un art de la parole

Le surnom de « Dopé », généralement traduit par « rossignol » en bété, accompagne la réputation vocale d’Amédée Pierre. Il devient le « Dopé national », une appellation qui fait passer la reconnaissance de sa voix du cadre régional à celui du pays.

Mais sa place ne repose pas uniquement sur ses qualités de chanteur. Les travaux consacrés à son œuvre soulignent également son art de la parole. Les chansons mobilisent les ressources de la langue, les images et les formes de récit qui donnent aux textes une portée dépassant leur seule fonction dansante.

Parmi les titres qui continuent de circuler figurent notamment Super Zahi, Moussio Moussio, Soklokpeu et Dopé. Leur présence dans des rééditions et des captations rappelle que son œuvre demeure accessible par l’écoute, au-delà des hommages commémoratifs.

Un aîné pour plusieurs générations de musiciens

Amédée Pierre occupe également une place importante dans l’apprentissage d’autres artistes. Ernesto Djédjé fait partie des musiciens dont il accompagne les débuts. Les hommages diffusés après sa mort rappellent aussi ses collaborations avec des figures comme Mamadou « Jimmy » Hyacinthe, Diabo Steck et d’autres instrumentistes de la scène ivoirienne.

Cette fonction d’aîné donne une autre dimension à sa carrière. Les orchestres sont alors des lieux où se transmettent des compétences : tenir sa place dans un ensemble, accompagner un chanteur, organiser une prestation et répondre aux attentes du public.

Son héritage se retrouve ainsi dans des parcours qui prendront parfois une direction différente de la sienne. Former ou accueillir de jeunes musiciens ne signifie pas qu’ils reproduiront le même style ; cela leur donne une expérience à partir de laquelle ils pourront développer leur propre langage.

Défendre les droits des artistes

La contribution d’Amédée Pierre comprend aussi un engagement pour la reconnaissance économique des créateurs. Il est présenté comme l’un des pionniers de la défense des droits d’auteur en Côte d’Ivoire et comme une personnalité ayant contribué aux réflexions qui accompagnent le développement du Bureau ivoirien du droit d’auteur, le BURIDA.

Cet engagement rappelle une difficulté ancienne du métier : la popularité d’une chanson ne garantit pas automatiquement une rémunération équitable de son auteur. La reconnaissance culturelle doit s’accompagner de mécanismes permettant aux artistes de bénéficier de l’exploitation de leurs œuvres.

Chez Amédée Pierre, la construction d’une musique ivoirienne moderne comporte donc plusieurs dimensions : créer un répertoire, former des musiciens et défendre les conditions d’existence de la profession.

Une disparition suivie d’un hommage national

Amédée Pierre meurt le 30 octobre 2011. Ses obsèques, organisées en janvier 2012, comprennent des hommages artistiques, une exposition et des rencontres consacrées à son œuvre. Il est inhumé le 14 janvier au cimetière de Williamsville, à Abidjan.

L’hommage ne porte pas uniquement sur la mémoire d’un chanteur populaire. Il souligne son rôle dans le passage de répertoires traditionnels à une musique utilisant les instruments modernes, sans abandonner les langues nationales.

La place d’Amédée Pierre dans l’histoire musicale ivoirienne se situe dans ce travail de liaison. Il a contribué à faire entrer des expressions locales dans les orchestres et les lieux de diffusion modernes, tout en préparant le terrain à des artistes qui inventeront leurs propres styles.

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