Akissi Delta : la créatrice de Ma Famille devenue une figure de la production télévisuelle ivoirienne

Actrice, réalisatrice et productrice, Akissi Delta a fait de Ma Famille l’une des séries les plus connues de l’audiovisuel ivoirien. Avant de créer cet univers de couples, de rivalités et de mésaventures domestiques, elle s’est formée au contact des équipes de télévision et des réalisateurs de cinéma. Révélée dans Comment ça va ?, elle a notamment joué dans Bouka et dans plusieurs films d’Henri Duparc. Son parcours est aussi celui d’une entrepreneuse qui a pris le risque de financer ses propres histoires pour leur donner une place à l’écran.
De Dimbokro à Abidjan, les débuts d’une autodidacte
Akissi Delta, de son nom Loukou Akissi Delphine, naît le 5 mars 1960 à Dimbokro, dans le centre de la Côte d’Ivoire. Elle rejoint ensuite une tante à Abidjan. Sans avoir suivi de scolarité ni de formation artistique classique, elle découvre progressivement les possibilités offertes par les métiers du spectacle.
Elle apparaît jeune dans des romans-photos, avant d’être remarquée par Léonard Groguhet, comédien et producteur de l’émission Comment ça va ?. Cette rencontre lui permet d’entrer dans un milieu professionnel où elle apprend par la pratique. La télévision devient son école : elle y découvre le travail en équipe, l’interprétation et la construction de situations destinées à faire réagir le public.
Son parcours ne se résume pourtant pas à une succession de rôles reçus. Très tôt, Akissi Delta souhaite aussi inventer les histoires. Dès 1979, elle imagine des personnages et des scénarios qu’elle fait coucher sur le papier avec l’aide d’amis. Bien avant de produire Ma Famille, elle nourrit donc le projet de faire exister ses propres créations.
Comment ça va ?, un premier apprentissage de la comédie
L’émission Comment ça va ? constitue une étape décisive de sa carrière. Dans cet univers de satire sociale, Akissi Delta travaille sur des situations proches du quotidien des téléspectateurs. Elle y construit une présence à l’écran et se familiarise avec une forme de comédie qui observe les comportements, les travers et les rapports entre les personnes.
L’arrêt de l’émission, en 1994, ne met pas fin à son activité. Elle participe à la constitution d’une troupe réunissant d’anciens comédiens de Comment ça va ?, dont le travail se poursuit avec Qui fait ça ?. Elle quitte ensuite cette troupe en 2000, avant de développer le projet qui donnera une autre dimension à sa carrière.
Ces années de télévision lui apportent une expérience essentielle : celle d’un divertissement fondé sur les personnages récurrents et la familiarité avec le public. Cette proximité deviendra l’un des ressorts de Ma Famille, où le spectateur retrouve, d’un épisode à l’autre, des protagonistes dont il connaît les habitudes et les contradictions.
Le cinéma avec Henri Duparc et Roger Gnoan M’Bala
Parallèlement à la télévision, Akissi Delta travaille au cinéma. Elle figure notamment au générique de Bouka, réalisé par Roger Gnoan M’Bala en 1988, et de Bal Poussière, réalisé la même année par Henri Duparc. Elle participe également à Rue Princesse. Ces collaborations lui permettent d’intégrer des équipes et des univers de fiction différents de ceux des sketches télévisés.
Son expérience se construit ainsi auprès de deux réalisateurs importants du cinéma ivoirien. Elle passe de la satire télévisuelle au long métrage, sans abandonner le registre populaire qui accompagne une grande partie de son parcours. Avant de diriger ses propres tournages, elle observe et pratique le métier comme interprète
Cette première carrière donne aussi du relief à son évolution ultérieure. Lorsqu’elle devient productrice, elle ne découvre pas les plateaux : elle y a déjà travaillé pendant de nombreuses années, au contact des acteurs, des techniciens et des réalisateurs.
Ma Famille, un projet lancé au prix d’un endettement
Le premier épisode de Ma Famille est tourné en juillet 2002. Pour lancer la série, Akissi Delta s’endette. Elle bénéficie du soutien d’un sponsor, mais doit également payer des frais de diffusion à la Radiodiffusion Télévision ivoirienne. Derrière la création artistique se trouve donc, dès le départ, un engagement financier personnel.
Elle cumule plusieurs responsabilités : concevoir la série, participer à son écriture, la produire, la réaliser et y jouer. Cette position lui permet de développer ses histoires, mais l’expose aussi aux contraintes économiques de leur fabrication et de leur diffusion.
L’univers de Ma Famille repose sur les relations conjugales, les infidélités, les jalousies et les conflits du quotidien. Akissi Delta y interprète l’épouse de Bohiri, un personnage de femme régulièrement trompée par son mari. Autour de ce couple se déploie une galerie de personnages dont les intérêts et les comportements alimentent les épisodes.
La série rassemble notamment Michel Bohiri, Michel Gohou, Clémentine Papouet, Angéline Nadié, Nafissatou Traoré, Amélie Wabéhi et Thérèse Taba. Cette distribution contribue à construire un univers collectif : Ma Famille ne repose pas sur une seule vedette, mais sur les relations entre plusieurs comédiens et personnages.
Une série populaire confrontée au piratage
Le succès de Ma Famille ne fait pas disparaître les difficultés de production. Dans un portrait publié en 2010, Jeune Afrique souligne que la série est abondamment piratée. Sa circulation ne se traduit donc pas automatiquement par des recettes pour sa créatrice et son équipe.
Après 260 épisodes tournés, Akissi Delta marque une pause. Elle prépare alors de nouvelles saisons avec un autre dispositif de financement : des régies ayant acquis les droits d’exploitation dans leurs pays respectifs doivent participer à leur prise en charge. Le modèle économique évolue ainsi avec la diffusion de la série au-delà de la Côte d’Ivoire.
Cette étape met en évidence une réalité de son travail de productrice. Il ne suffit pas de trouver des intrigues et de réunir des interprètes : il faut aussi financer les tournages, organiser l’exploitation des épisodes et protéger les revenus nécessaires à la poursuite du projet. La popularité constitue une force, mais elle ne garantit pas à elle seule l’équilibre d’une production.
Ma Grande Famille, prolonger l’univers au-delà des frontières
En 2016, Akissi Delta entreprend Ma Grande Famille, une nouvelle série qui reprend la trame de Ma Famille. Le projet conserve des figures connues du public tout en élargissant sa distribution à des comédiens d’autres pays africains.
Aux côtés de Michel Bohiri, Michel Gohou ou Clémentine Papouet apparaissent notamment le Gabonais Serge Abessolo et le Camerounais Ebenezer Kepombia. Cette ouverture donne une dimension plus large à un univers d’abord construit à partir de la télévision ivoirienne.
La continuité entre les deux séries repose sur un principe : faire des rapports familiaux et des contradictions individuelles une matière de fiction populaire. Mais le nouveau projet témoigne également de la capacité de sa créatrice à réunir une distribution transnationale autour d’une production née en Côte d’Ivoire.
Une actrice devenue maîtresse de ses projets
Le parcours d’Akissi Delta se distingue par son passage de l’interprétation à la production. Elle ne se contente pas de gagner en visibilité à l’écran : elle cherche à décider des histoires racontées et à réunir les moyens de les tourner. Cette ambition apparaît dès ses premières idées de scénarios et se concrétise avec Ma Famille.
Son absence de formation scolaire classique n’efface pas le travail nécessaire à cette évolution. Son expérience s’est construite dans les émissions, les films, les collaborations et la conduite de ses propres projets. La qualifier d’autodidacte ne signifie donc pas qu’elle aurait appris seule, mais qu’elle a développé ses compétences en dehors des cursus habituels.
De Comment ça va ? à Ma Grande Famille, Akissi Delta a ainsi occupé plusieurs places dans l’audiovisuel ivoirien. Son apport tient autant aux personnages qu’elle a interprétés qu’aux équipes qu’elle a réunies et aux séries qu’elle a portées financièrement. Avec Ma Famille, elle a transformé une ambition ancienne d’écriture en une entreprise de création télévisuelle durable.



