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Idriss Diabaté : le documentariste ivoirien qui filmait les savoirs, le travail et la mémoire

Universitaire et réalisateur ivoirien, Idriss Diabaté a consacré son œuvre documentaire aux faits de société, aux artistes et aux savoirs africains. Enseignant à l’INSAAC d’Abidjan et chercheur en communication, il a réalisé notamment Abidjan des enfants, La Femme porte l’Afrique et Éloge des mils. Ce dernier film lui vaut le NISA d’or en 2021. Mort à Paris le 23 février 2023, il laisse une filmographie attentive aux activités quotidiennes et aux connaissances qui se transmettent en dehors des lieux habituels de reconnaissance.

De la recherche universitaire à la pratique du cinéma

Né le 13 septembre 1948, Idriss Diabaté suit une formation universitaire qui le conduit à soutenir une thèse de troisième cycle en communication pour le développement en milieu rural. Ce domaine de recherche occupe une place importante dans son parcours : il s’intéresse aux relations entre les pratiques sociales, la circulation des connaissances et les transformations des conditions de vie.

Il enseigne l’audiovisuel à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle, l’INSAAC, à Abidjan. Il est également chercheur associé au Centre d’enseignement et de recherche en communication de l’Université d’Abidjan. Son activité se développe donc dans deux espaces complémentaires : la formation et l’enquête.

À partir de 1986, il réalise des documentaires consacrés aux sociétés africaines. Le cinéma lui permet de prolonger ses recherches par l’image et le son, en donnant une place aux personnes, à leurs gestes et à leurs paroles. L’universitaire devient aussi un homme de terrain, qui construit ses films au contact de celles et ceux qu’il souhaite faire connaître.

Une expérience sur le tournage des Guérisseurs

Avant de développer une filmographie documentaire importante, Idriss Diabaté participe à la fabrication d’œuvres de fiction. Il travaille notamment comme assistant réalisateur auprès de Sidiki Bakaba pendant le tournage des Guérisseurs, en 1987.

Cette collaboration l’inscrit dans l’environnement professionnel du cinéma ivoirien des années 1980. Elle lui permet de prendre part à l’organisation d’un long métrage, au travail d’équipe et à la mise en œuvre d’une production d’envergure.

Il choisit ensuite de faire du documentaire son principal moyen d’expression. Son parcours ne se limite toutefois pas à l’observation des sujets filmés : il participe aussi à l’écriture, au cadrage et à la production de plusieurs de ses œuvres.

Cette implication à différentes étapes de la fabrication donne une cohérence à son activité. Le choix d’un sujet, la manière de le filmer et les moyens nécessaires pour mener le projet à son terme relèvent d’un même engagement de réalisateur.

Filmer les enfants, les femmes et les réalités quotidiennes

La filmographie d’Idriss Diabaté comprend Abidjan des enfants, réalisé en 1999 et également connu sous le titre Les Aventures de Guédé. Elle se poursuit avec des œuvres comme Parole sans paroles, Bayeremashi, Kuma et La Femme porte l’Afrique.

Ces titres témoignent de la diversité de ses centres d’intérêt. Les enfants, les femmes et les formes de transmission occupent une place dans une œuvre qui ne se concentre pas sur les seules personnalités publiques ou les grands événements.

Dans une intervention conservée par le Collège de France, le réalisateur explique avoir déjà signé une trentaine de documentaires sur des artistes, des enseignants-chercheurs et le quotidien des femmes. Cette présentation résume son attention aux personnes qui produisent des connaissances, entretiennent des pratiques ou assument des responsabilités essentielles à la vie collective.

Le documentaire constitue ainsi, chez lui, un moyen de déplacer le regard. Il rend visibles des activités dont l’importance sociale peut être considérable sans qu’elles bénéficient d’une exposition équivalente dans l’espace médiatique.

Les artistes et les chercheurs comme sujets de cinéma

Idriss Diabaté consacre également des films à des personnalités du monde artistique et scientifique. Avec Yankel ! L’Afrique à l’atelier, réalisé en 2010, il dresse le portrait du peintre français Jacques Yankel Kikoïne, qui a formé plusieurs artistes ivoiriens, parmi lesquels N’Guessan Kra et Iback.

Le film s’intéresse donc aussi à la circulation des apprentissages. À travers un artiste et son atelier se dessinent des relations de formation, des rencontres et une histoire des pratiques picturales.

En 2011, il réalise un documentaire consacré au professeur Laurent Aké Assi, botaniste ivoirien reconnu pour son travail sur les plantes et la biodiversité. Avec ce sujet, Diabaté poursuit son exploration des liens entre une personne, un savoir et un environnement.

Ces portraits prolongent sa propre expérience d’enseignant. La transmission ne se résume pas à la conservation d’un nom : elle implique de comprendre ce qu’une personne a appris, élaboré et partagé avec d’autres.

Éloge des mils, regarder autrement les cultures africaines

Réalisé en 2017, Éloge des mils, l’héritage africain devient l’un des films les plus connus d’Idriss Diabaté. Le documentaire s’intéresse aux mils et à ce qu’ils représentent dans les sociétés qui les cultivent et les consomment.

Le sujet dépasse la seule présentation d’une céréale. Il relie l’agriculture, l’alimentation et les connaissances transmises entre les générations. Filmer les mils revient aussi à examiner le travail, les habitudes et les valeurs qui accompagnent leur présence dans la vie quotidienne.

Le réalisateur invite à reconsidérer les cultures locales et leur place dans les systèmes alimentaires. Au moment de sa récompense aux NISA, il insiste sur l’intérêt de valoriser les productions du sol africain plutôt que de dépendre d’importations massives de produits agroalimentaires.

Cette prise de position articule une question culturelle à une question économique. Les aliments ne sont pas uniquement des marchandises : ils renvoient à des façons de produire, de se nourrir et de préserver des ressources.

Le film donne ainsi une place centrale à des savoirs dont la valeur ne se mesure pas seulement à leur visibilité ou à leur prestige. Ils existent dans les pratiques agricoles, les usages et la transmission quotidienne.

Le NISA d’or en 2021, une reconnaissance pour le documentaire

Le 27 mars 2021, Idriss Diabaté reçoit le NISA d’or pour Éloge des mils, lors de la deuxième édition de la Nuit ivoirienne du septième art et de l’audiovisuel.

Ému par cette distinction, le cinéaste y voit une reconnaissance de son travail. Le prix donne également une visibilité nouvelle à une œuvre documentaire consacrée à un sujet agricole et patrimonial, dans un paysage audiovisuel où les films et les séries de fiction occupent souvent le premier plan.

Cette récompense rappelle que le documentaire peut porter des récits aussi importants que ceux de la fiction. Il dispose de ses propres moyens pour intéresser un public : la rencontre avec des personnes, l’attention aux gestes, la découverte de connaissances et la mise en relation d’expériences.

Pour Diabaté, le NISA d’or couronne une démarche déjà ancienne. Éloge des mils s’inscrit dans la continuité de films consacrés au travail, à la culture et aux formes de transmission, plutôt qu’il ne représente une rupture dans son parcours.

Une activité poursuivie jusqu’aux dernières années

En 2021, Idriss Diabaté signe également Sans partis. Il poursuit ainsi son travail de réalisateur après plusieurs décennies de recherche, d’enseignement et de tournages.

Il meurt à Paris le 23 février 2023, à l’âge de 74 ans. Sa disparition met fin à un parcours dans lequel l’université et le cinéma se sont constamment rencontrés.

Son héritage tient à cette articulation. L’enseignement lui permettait de transmettre des outils ; la recherche, de poser des questions ; le documentaire, de donner une forme sensible aux expériences observées. Ces activités ne relevaient pas de carrières séparées, mais de différentes manières d’examiner et de raconter les sociétés.

D’Abidjan des enfants à Éloge des mils, Idriss Diabaté a ainsi contribué à une autre mémoire du cinéma ivoirien : celle des gestes, des métiers, des connaissances et des vies ordinaires. Son œuvre rappelle que le patrimoine se trouve aussi dans ce qui se fait et se transmet chaque jour.

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