Roger Gnoan M’Bala : le réalisateur d’Au nom du Christ qui interrogeait les croyances et le pouvoir

Réalisateur, scénariste et producteur ivoirien, Roger Gnoan M’Bala a signé plusieurs œuvres importantes du cinéma africain, parmi lesquelles Ablakon, Bouka, Au nom du Christ et Adanggaman. Récompensé par l’Étalon de Yennenga au FESPACO en 1993, il a développé un cinéma qui confronte les sociétés à leurs contradictions : les dérives de l’autorité religieuse, les inégalités et les responsabilités enfouies dans la mémoire historique. Son parcours, commencé à la télévision ivoirienne, s’est prolongé sur les écrans des festivals internationaux.
De Grand-Bassam aux études de cinéma
Originaire de Grand-Bassam, Roger Gnoan M’Bala ne se destine pas immédiatement à la réalisation. Il suit d’abord une formation en comptabilité au lycée technique d’Abidjan, puis poursuit des études en France. Son itinéraire s’oriente ensuite vers le cinéma : il se forme au Conservatoire du cinéma français, à Paris, et effectue également un séjour d’études en Suède. Ce parcours lui permet d’acquérir les connaissances nécessaires avant son retour en Côte d’Ivoire en 1968.
Il rejoint alors la Radiodiffusion Télévision ivoirienne, où il travaille comme assistant réalisateur, puis comme réalisateur. Jusqu’en 1978, il participe notamment à la réalisation d’émissions de variétés et de programmes sportifs. Cette décennie de télévision constitue une étape importante de sa vie professionnelle, avant que ses longs métrages ne lui apportent une reconnaissance plus large.
Sa carrière se construit ainsi entre deux espaces : celui de la télévision, avec ses équipes et ses exigences de production, et celui du cinéma, où il développe progressivement ses propres récits. Ses premiers films témoignent déjà d’un intérêt pour les pratiques culturelles et les réalités ivoiriennes.
Amanié, une première reconnaissance à Carthage
Au début des années 1970, Roger Gnoan M’Bala réalise plusieurs films courts. Avec Koundoum, en 1970, il s’intéresse à la danse traditionnelle. Il poursuit avec La Biche, puis Amanié, réalisé en 1972 avec la participation de la télévision ivoirienne. Ce dernier film, tourné en noir et blanc, réunit notamment Kodjo Ebouclé et Véronique Mahilé.africanfilmny+2
Amanié reçoit le Tanit d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage en 1972. Cette distinction marque une première étape dans la reconnaissance du réalisateur à l’échelle africaine. Elle précède les longs métrages qui feront de lui l’une des figures du cinéma ivoirien.
Durant cette période, M’Bala poursuit son activité avec des titres comme Gboundo et Le Chapeau. Sa filmographie se développe donc progressivement, à travers des formats courts, avant les œuvres de fiction qui installeront durablement son nom auprès des cinéphiles.
Ablakon et Bouka, les étapes d’une reconnaissance au-delà de la Côte d’Ivoire
Avec Ablakon, réalisé au milieu des années 1980, Roger Gnoan M’Bala franchit une nouvelle étape. Le film est distingué au Festival d’Amiens en 1985, puis distribué en France en décembre 1986. Cette circulation contribue à faire connaître son travail en dehors de la Côte d’Ivoire et à inscrire ses films dans les réseaux de diffusion internationaux.
Il poursuit avec Bouka, en 1988, dans lequel jouent notamment Akissi Delta, Allomo Ignace et Koné Drissa. Ces collaborations rappellent que l’histoire du cinéma ivoirien se construit aussi à travers celle de ses interprètes : les réalisateurs développent leurs univers avec des comédiens qui circulent entre les œuvres et contribuent à leur identité.
Ces films précèdent le tournant majeur de sa carrière : Au nom du Christ. Avec cette satire, M’Bala trouve un sujet qui rassemble plusieurs préoccupations de son cinéma, notamment les rapports entre croyance, autorité et domination.
Au nom du Christ, la consécration au FESPACO
En 1993, Au nom du Christ remporte l’Étalon de Yennenga au FESPACO. Cette récompense place Roger Gnoan M’Bala parmi les cinéastes distingués par le grand prix du festival panafricain. Le film obtient également un prix du jury des jeunes au Festival de Locarno, confirmant son écho au-delà du continent africain.
Porté notamment par Pierre Gondo et Naky Sy Savané, Au nom du Christ aborde les dérives de l’autorité religieuse à travers la satire. Le réalisateur s’intéresse à la manière dont un discours spirituel peut devenir un instrument de pouvoir et à la mise en scène qui accompagne cette prétention à guider les autres.
Le choix de la comédie permet de traiter un sujet sensible sans adopter la forme d’une démonstration abstraite. Le rire fait apparaître les contradictions, les comportements et les mécanismes de crédulité. Derrière la figure du faux prophète se pose une question plus vaste : comment une autorité se construit-elle, et qu’est-ce qui conduit une communauté à lui accorder sa confiance ? Cette interrogation donne à la satire une portée qui dépasse la seule caricature religieuse.
Au nom du Christ devient ainsi le film qui établit le plus nettement sa renommée. Il associe une narration accessible à un regard critique sur les formes d’emprise qui peuvent s’exercer au sein d’une société.
Adanggaman, un regard sur l’esclavage et les responsabilités africaines
Avec Adanggaman, présenté à la Mostra de Venise en 2000, Roger Gnoan M’Bala change de cadre historique. Il aborde la participation de pouvoirs africains à la traite négrière, un sujet qui l’amène à examiner les violences et les responsabilités à l’intérieur même des sociétés africaines. Le film reçoit notamment le prix spécial du jury au Festival international du film de Marrakech en 2001.
La démarche ne consiste pas à reconstituer l’histoire d’un souverain précisément identifié. M’Bala explique que les faits historiques servent de fondement au récit, mais que les rois représentés ne correspondent pas à des personnages nommément désignés. Il privilégie donc une fiction nourrie par l’histoire plutôt que la biographie d’un acteur particulier de la traite.
Ce choix relie Adanggaman aux préoccupations déjà présentes dans Au nom du Christ. Les deux films se déroulent dans des univers différents, mais interrogent l’exercice du pouvoir, ses justifications et ses conséquences sur ceux qui le subissent. Chez M’Bala, la critique ne s’arrête pas aux responsabilités extérieures : elle invite également les sociétés à examiner leurs propres mécanismes de domination.
Un héritage inscrit dans l’histoire du cinéma africain
Roger Gnoan M’Bala meurt à Abidjan en juillet 2023. Sa disparition clôt un parcours qui l’a conduit des studios de la RTI aux festivals de Carthage, de Ouagadougou, de Locarno et de Venise. Cette trajectoire illustre les liens entre la télévision publique, la création cinématographique nationale et la reconnaissance internationale.africanfilmny+2
En février 2025, un monument à son effigie est inauguré sur l’allée des cinéastes à Ouagadougou, dans le cadre du FESPACO. Cet hommage rappelle la place de son œuvre dans l’histoire du festival et dans celle du cinéma ivoirien.
De ses premiers films à Adanggaman, Roger Gnoan M’Bala a construit une filmographie où la société devient un objet de questionnement. La satire religieuse et le récit historique lui ont permis d’examiner une même réalité sous plusieurs angles : la capacité du pouvoir à s’imposer, mais aussi la nécessité de regarder les croyances et les mémoires avec un esprit critique.



