Sidiki Bakaba : du théâtre au cinéma, un acteur et réalisateur engagé dans la formation des artistes ivoiriens

Acteur, metteur en scène, réalisateur et pédagogue, Sidiki Bakaba a construit une carrière entre la Côte d’Ivoire et la France. Formé à Abidjan puis à Paris, il a travaillé au théâtre avec Claude Régy, Patrice Chéreau et Jack Garfein avant de réaliser Les Guérisseurs, son premier long métrage, en 1988. Directeur du Palais de la culture d’Abidjan de 2000 à 2011, il y a également développé un atelier de formation d’acteurs. Son parcours relie ainsi l’interprétation, la création de spectacles et la transmission du métier.
Une formation commencée à Abidjan
Né en 1949 à Abengourou, dans l’est de la Côte d’Ivoire, Sidiki Bakaba se forme à l’École nationale d’art dramatique d’Abidjan, puis à l’Institut national des arts. Il y apprend le jeu, la mise en scène et la direction d’acteurs. Cette formation pose les bases d’une activité qui ne se limitera jamais à l’interprétation d’un rôle.
Dans un entretien accordé à Africultures, il rappelle l’importance des modèles auxquels les jeunes comédiens pouvaient alors se référer. Douta Seck et Toto Bissainthe, notamment, faisaient partie des artistes qu’ils écoutaient à la radio. Avant même les rencontres professionnelles, la voix et les œuvres de ces interprètes participaient à leur découverte du métier.
Bakaba poursuit ensuite son apprentissage à l’Université internationale de théâtre, à Paris. Il se forme au contact du Living Theatre et du travail de Jerzy Grotowski, deux références qui accordent une place centrale à l’acteur, au corps et à la relation avec le spectateur. Cette étape élargit sa pratique au-delà des seuls outils du théâtre de texte.
Claude Régy, Patrice Chéreau et Jack Garfein : l’expérience des grandes scènes
En France, Sidiki Bakaba joue sous la direction de metteurs en scène aux démarches différentes. Il participe à Lulu, mis en scène par Claude Régy en 1975, puis à Combat de nègre et de chiens, dirigé par Patrice Chéreau en 1982. Il travaille également avec Jack Garfein sur Maître Harold, en 1985.
Ces expériences occupent une place importante dans sa carrière. Elles lui permettent de pratiquer le métier dans des équipes où l’interprétation se construit à travers un travail approfondi sur le texte, les rapports entre personnages et la présence scénique. Elles s’ajoutent à ses propres recherches de metteur en scène plutôt qu’elles ne les remplacent.
Car Bakaba met lui-même en scène dès les premières années de son parcours. En 1969, il travaille sur En attendant Godot, de Samuel Beckett. Il monte également ses propres textes, dont C’est quoi même ?, en 1971. Cette double position — jouer sous la direction d’autrui et diriger ses propres projets — restera l’un des traits de son activité.
Apprendre le cinéma devant et derrière la caméra
Le passage au cinéma prolonge cette formation. Sidiki Bakaba explique avoir appris la réalisation en observant les cinéastes avec lesquels il travaillait comme acteur. Il cite notamment Jacques Champreux et Georges Lautner, qui l’autorisaient à regarder dans l’objectif et à suivre certaines étapes du travail jusqu’au montage et aux trucages.
Cette proximité avec la fabrication des films lui permet de comprendre ce qui distingue la mise en scène théâtrale de la réalisation cinématographique. Le jeu d’un acteur ne se construit plus seulement dans la continuité d’une représentation : il est aussi déterminé par le cadrage, le choix des prises et le montage. Bakaba décrit cet apprentissage comme une manière de convertir son expérience de metteur en scène en pratique de réalisateur.
Son épouse, Ayala, l’encourage alors à ne pas attendre uniquement les propositions de rôles et à entreprendre ses propres films. Ce soutien accompagne le passage décisif vers la réalisation de Les Guérisseurs.
Les Guérisseurs, un premier long métrage ambitieux
Sidiki Bakaba réalise Les Guérisseurs en 1988. Le film réunit notamment Georges Benson, Pierre-Loup Rajot et Nayanka Bell. Sa production bénéficie de la participation du ministère ivoirien de la Culture, aux côtés d’Afriki Projection.
Dans un entretien rétrospectif, Bakaba évalue son budget à un milliard de francs CFA avant la dévaluation de 1994 et le présente comme l’un des plus importants du cinéma africain de l’époque. Cette précision donne la mesure de l’ambition du projet, mais aussi de l’engagement nécessaire pour mener à bien un premier long métrage.
La musique occupe une place notable dans le film, avec la participation de Salif Keïta, d’Alpha Blondy et de Nayanka Bell. Les Guérisseurs reçoit un prix de la meilleure musique au Festival du cinéma de langue française en Martinique, puis le prix de la Voix de l’Espoir au FESPACO en 1989. Ces distinctions marquent sa reconnaissance comme réalisateur, au-delà de son activité d’acteur.
La télévision et les formats courts, d’autres espaces de réalisation
Après Les Guérisseurs, Sidiki Bakaba poursuit son travail avec Tanowè des lagunes, un téléfilm réalisé en 1994. Il développe également une activité soutenue dans les formats courts pour TV5 : une notice publiée en 2000 recensait déjà plus de vingt-sept courts métrages réalisés pour la chaîne depuis 1995.
Cette partie de son parcours montre que sa pratique audiovisuelle ne repose pas uniquement sur le long métrage destiné au cinéma. Le téléfilm et le court métrage lui offrent d’autres cadres de production et de diffusion. Ils lui permettent de poursuivre la réalisation entre des projets de plus grande ampleur.
La télévision prend ainsi place dans une carrière déjà partagée entre plusieurs scènes et plusieurs métiers. Bakaba travaille moins dans la succession de disciplines abandonnées les unes après les autres que dans leur coexistence : le comédien, le metteur en scène et le réalisateur continuent de se nourrir de leurs expériences respectives.
Le Palais de la culture, un lieu de création et de formation
En 2000, Sidiki Bakaba prend la direction du Palais de la culture d’Abidjan, à Treichville. Il occupe cette fonction jusqu’en 2011. À la tête de l’établissement, il organise des spectacles tout en poursuivant son travail de création et de formation.
Il y développe l’Actors Studio, un atelier destiné aux comédiens. La notice du Festival international du film panafricain de Cannes indique qu’il y forme une cinquantaine d’acteurs ivoiriens sur une période d’environ dix ans. Cette activité donne un prolongement concret à son expérience acquise auprès des écoles et des metteurs en scène qu’il a fréquentés.
L’enjeu est celui de la transmission : faire bénéficier d’autres interprètes d’outils de travail qui ne se limitent pas à la mémorisation d’un dialogue. Professeur d’expression corporelle et d’art dramatique, Bakaba accorde une place au corps, à la présence et à la construction du jeu. Son enseignement relie ainsi les différentes composantes de sa propre formation.
Il intervient également hors de Côte d’Ivoire. Son parcours pédagogique comprend des enseignements et des stages en France et dans plusieurs pays africains, dont une formation d’acteurs organisée à Yaoundé en 2013.
Un parcours au croisement de la scène, de l’écran et des institutions
La singularité de Sidiki Bakaba tient à l’articulation de ses activités. Au théâtre, il travaille avec des metteurs en scène reconnus tout en développant ses propres créations. Au cinéma, il passe de l’interprétation à la réalisation. Au Palais de la culture, il associe la direction d’un établissement à la formation des acteurs.
Ces différentes responsabilités permettent de lire sa carrière autrement qu’à travers une liste de rôles ou de films. Son expérience se construit aussi dans les répétitions, les ateliers et l’accompagnement des interprètes. Les Guérisseurs demeure un jalon important de sa filmographie, mais son apport à la vie culturelle ivoirienne comprend également le travail mené pour préparer d’autres artistes à la scène et à l’écran.



